Voici le fruit d'un petit jeu entre
Séb et moi. Nous nous sommes livrés un
duel sans merci. Dos à dos, nous nous sommes éloignés environ de 150 km et soudain nous avons dégainé nos plumes. J'ai lancé le thème, il a riposté en écrivant le dernier paragraphe. Ce à quoi j'ai répondu par le premier paragraphe, et lui par le second, etc. Le combat fut rude et il dura vingt jours et vingt nuits. Cependant, il s'agissait d'un essai. Nous avons dû nous livrer à l'évidence : au bout d'un moment, chacun tire le récit selon ses idées et le résultat, s'il est original, n'est pas des plus harmonieux. Après nous être concertés, nous avons déclaré que le duel allait s'achever de façon plus brutale.
Nous avons tous les deux réaménagé le texte selon nos idées. Voir la version de Séb.Et donc, voici juste en-dessous ma version.
Il est question d'homme à onze doigts et de parapluies. C'est la première fois que je m'essaye à ce style. N'hésitez pas à m'envoyer vos critiques. Bonne lecture :)
La salle était pleine à craquer ; les réservations étaient complètes depuis plusieurs mois. La nature n’avait pas seulement doté Arthur Wilberg d’un onzième doigt, mais également d’un talent exceptionnel. Ce soir, il reprenait des sonates de Mozart et des fugues de Bach, qu’il avait réadaptées pour tenir compte de sa capacité physique exceptionnelle. Arthur comptait éblouir une fois de plus la salle de sa magie. Il aimait cette sensation toute puissante où il était acteur et spectateur. Il s’emparait littéralement de son public pour le faire sien, le porter vers d’autres cieux. Lorsqu’il jouait, l’univers entier se déformait pour se magnifier. Seulement aujourd’hui était un jour particulier. Rien ne serait plus comme avant. Il entra sur scène et fit un salut poli au public. Puis il déposa cérémonieusement son parapluie contre le piano, s'assit et joua. Des souvenirs s'emparèrent de lui pendant qu'il agitait les doigts.
C'était l'été, il pleuvait des cordes ce jour là. Il marchait dans la rue, bien abrité sous l'horrible parapluie rose que sa mère lui avait offert un peu avant de s'en aller. Elle avait perdu la tête sur la fin et, comme quand il était petit, elle lui avait donné un cadeau pour son anniversaire. Un parapluie rose. A l'époque, il s'était efforcé de sourire et l'avait mis de côté. Mais depuis qu'elle était partie, il l'avait ressorti, subissant avec indifférence les regards moqueurs des passants. C'était sa façon de penser à elle.
Lorsqu'il vit cette fille au sourire d'ange, le visage ruisselant d'eau, il lui proposa galamment de partager son parapluie. Elle refusa en lui adressant néanmoins un grand sourire. Un peu vexé il commenca à reprendre son chemin quand elle déclara qu'elle préférerait qu'il lui offre un café. Contrairement à lui, qui se considérait comme trop sérieux, trop comme il faut, Lucile était très naturelle, elle semblait la vie même. Comme un torrent impétueux, elle suivait son propre chemin selon ses désirs du moment. Et il semblait qu'elle l'avait choisi lui. Lucile ne correspondait pas au canon de l'époque ; petite brune un peu boulotte, ses lèvres pulpeuses dessinaient une bouche légèrement trop grande. Cependant, l'éclat de vie qui brillait en permanence dans ses yeux noisette et cette vitalité qui émanait d'elle s'harmonisaient parfaitement avec son physique de gourmande. Elle l'avait tout de suite conquis. Ils étaient restés deux heures au DK, un petit café français, à discuter en riant. Elle avait refusé le parapluie non parce qu'il était horrible - et elle avait éclaté de rire en déclarant qu'il avait l'air vraiment ridicule avec ça - mais parce que marcher sous la pluie lui apportait une sensation de paix et de bien-être.
Et puis soudain, comme ça, alors qu'il ne savait plus s'il devait ou non aller plus loin avec elle, Lucile était partie. Spontanée, fugace, comme un coup de vent dans son existence. Il était resté plusieurs minutes attablé au café, sous le regard amusé des autres clients, puis il était parti.
Deux jours plus tard, Arthur jouait au piano-bar le Blue Notes, une version jazzy de "singing in the rain". Alors qu'il attaquait le deuxième couplet, une voix se fit entendre. Sa voix. Une voix entraînante et délicieusement feutrée. Elle s'approcha de lui en chantant, et l'ensorcellement eut lieu. Les doigts d'Arthur se mirent à s'animer de plus en plus vite. Sous ses doigts envoûtés, une nouvelle version de la chanson était en train de naître, répondant aux onomatopées que lui proposait Lucile. Sans avoir jamais répété ensemble, ils étaient pourtant parfaitement en rythme. Les clients du bar, d'abord stupéfaits, les encourageaient à présent à aller plus loin, plus loin dans l'osmose et dans l'ivresse de la musique.
Elle avait surgi, du fond la salle et était venue naturellement sur scène, s'appuyer doucement contre le piano. Très vite, malgré l'intérêt manifeste des spectateurs qui sifflaient avec enthousiasme, le public s'estompa devant eux. Ils étaient seuls. Plus rien d'autre ne comptait. La scène ne dû pas durer plus de quelques minutes, mais c'est comme s'ils avaient discuté tous les deux pendant des heures. Ils étaient en parfaite harmonie, les mots étaient devenus inutiles. Sous les acclamations sympathiques de leur petit public, ils saluèrent et descendirent prendre un verre. Le patron du bar vint les voir. Il désirait qu'ils reviennent jouer en duo le lendemain. Arthur disposait déjà d'une certaine renommée et ce piano-bar n'était pas bien grand. Néanmoins il avait envie de renouveler l'expérience. Lucile répondit qu'elle était occupée le lendemain. Et elle éluda toute tentative de remettre cela à un autre jour. Arthur lui donna sa carte en lui proposant de se produire avec lui, de travailler ensemble. Cela sembla lui faire plaisir mais quelque chose semblait la bloquer. Soudain elle s'excusa, prétextant aller se repoudrer le nez, et disparut une fois de plus sans explication.
Arthur rentra chez lui, une nouvelle fois seul. Il ouvrit la porte de son appartement, jeta son manteau, et aperçu son piano au milieu du salon. Bien qu'il ait passé la soirée à jouer, il fut attiré par l'instrument. Dans la pénombre, il l'ouvrit, et commença à rejouer les mêmes notes. Et puis, soudain, il entendit sa voix surgir de sa mémoire. Le miracle eut lieu une nouvelle fois quand ses doigts retrouvèrent les mêmes accords et la même mélodie. Cette fusion marqua à jamais l'esprit d'Arthur ; Lucile était devenue sa muse.
Le lendemain, il n'arrivait déjà plus à travailler, elle l'obsédait, il avait besoin de sa présence. Elle n'avait pas voulu lui donner son numéro de téléphone, prétextant préférer la magie de la rencontre fortuite. Mais à ce moment là il pensait avoir le temps de lui faire changer d'avis. Est-ce que ça avait été une manière de l'éconduire ? Ou bien se fuyait-elle elle-même ? A moins que ce ne soit une mise à l'épreuve, le défiait-elle de retrouver sa piste ? Il retourna au bar de la veille et mena son enquête. Lucile venait apparemment là de temps en temps, mais de façon très irrégulière. Elle n'avait jamais chanté ici auparavant. Il ne pouvait se contenter de l'attendre placidement. Cette fille avait beaucoup de talent, ce devait être une professionnelle. Il se rendit dans d'autres piano-bars, mais il n'avait aucune photo d'elle, juste son prénom. Et cela ne le menait nulle part. La nuit commençait à tomber. Découragé et nostalgique, il se dirigea au DK et s'assit à la même table. Il fut à peine surpris quand elle vint s'asseoir à côté de lui en souriant, comme sortant d'un rêve. Elle habitait à deux pas d'ici. Ils parlèrent moins mais leurs regards en disaient long. Au bout d'un moment, ils se dirigèrent chez elle. Il ne fut pas étonné de voir son petit appartement truffé de références au jazz. Un vieux phonographe trônait dans le salon, avec ça et là en désordre des vinyls de Bill Coleman et de Billy Eckstine. Un peu partout sur les murs, des photos et posters de joueurs et chanteurs qu'il ne reconnaissait pas tous. Un vieux saxophone était pendu au mur ; il avait appartenu à Roland Alexander, selon elle. Lucile mit un 33 tours de Ray Charles et enlaça Arthur lassivement. Puis, féline, elle l'attira sur son lit. Arthur n'avait jamais ressenti un tel désir. Ils s'aimèrent toute la nuit, alternant exquise volupté et douce violence.
Ils passèrent la semaine qui suivit à travailler avec allégresse ensemble. Il ne lui avait pas reparlé de contrat. Elle était effectivement une professionnelle, mais ne voulait plus monter sur scène. Elle avait emménagé depuis deux mois ici, à la Nouvelle-Orléans, car elle rêvait de mieux connaître cette ville, véritable berceau du jazz. Même si Arthur était davantage versé dans la musique classique, ils formaient un duo formidable. Dans la voix de Lucile, vibrait une étonnante et émouvante tristesse tranquille, si particulière au jazz. Il avait essayé de la convaincre de remonter sur scène en arguant que c'était un crime de garder sa voix pour elle. Quand il s'étonna qu'elle ne soit pas davantage connu, elle lui répondit en souriant tristement qu'elle ne chantait pas comme ça avant d'arriver à Boston.
Au bout d'un mois, il la demanda en mariage. Il fut très surpris de sa réaction. Elle s'effondra en larmes en disant que c'était impossible. Elle lui cachait quelque chose et il le savait depuis le début. Il la prit dans ses bras, attendit qu'elle se calme et l'écouta. Le monde s'effondra. Un cancer généralisé. Les larmes aux yeux et le coeur serré, il avait réitéré sa demande en mariage. Elle avait accepté. Une semaine plus tard, il étaient mariés. C'était une petite cérémonie privée mais qui s'était avérée très solennelle.
Ils avaient de l'argent de côté et il avait décidé de profiter du temps qu'il leur restait. Naturellement, il ne l'avait pas annoncé comme ça. Il lui avait déclaré avoir besoin de prendre une année sabbatique. Mais elle ne l'avait pas entendu de cette oreille. Ce qu'elle voulait, c'est qu'il joue. Qu'il exploite au maximum son talent. La musique faisait partie de leur amour. Alors elle le poussa à s'entraîner, à travailler, mais surtout à se consacrer enfin à son projet : adapter des morceaux de musique classique pour son onzième doigt. Il s'était plié à sa volonté, mais quelque chose avait changé en lui depuis qu'il avait rencontré Lucile. La musique classique l'intéressait beaucoup moins. C'était le jazz qui le facinait à présent. Mais il mena cependant son projet jusqu'au bout, avec talent. Son succès fût la juste récompense de son travail. Il donnait des concerts un peu partout en Amérique. Il avait même eu des propositions en Europe. Ce qui n'était pas pour déplaire à Lucile, qui le suivait dans tous ses voyages. Elle avait arrêté de voir des médecins juste avant de déménager à Boston. Ils lui avaient laissé entrevoir qu'elle avait peut-être une chance de s'en sortir, mais elle préférait vivre pleinement le restant de sa vie que de risquer de le passer à l'hôpital. Arthur n'avait même pas essayé d'en discuter, il savait que c'était inutile. Carpe diem. Cependant, Lucile s'affaiblissait de jour en jour, il le voyait bien, même si elle ne se plaignait jamais.
Et aujourd'hui il jouait à Paris. Deux semaines avant, c'était son anniversaire. Elle y avait pensé. Son cadeau avait une forme oblongue. Il avait déchiré le papier pour découvrir... un joli parapluie blanc rayé d'une partition de musique. Leur chanson, celle qu'ils avaient réinterprétés ensemble au Blue Notes. Il l'avait regardée et quelque chose de très fort était passé entre eux. Il avait souri. Parfois les mots dénaturent tout.
Deux jours plus tard, Lucile s'était éteinte. Il avait beau s'y être inconsciemment préparé, depuis tous ces mois où il la voyait dépérir, il n'en éprouvait pas moins un énorme vide. Il se sentait comme amputé de la moitié de lui-même. Elle n'avait formulé aucun voeu. Elle ne voulait pas l'enchaîner. Mais il savait qu'elle aurait voulu qu'il joue le lendemain. Au début du concert il avait cru en être capable.
Brusquement, Arthur s'arrêta de jouer. Dans une même mesure. Entre deux notes. Sur un silence. Il pensait à elle. Il savait qu'elle resterait dans sa tête toute sa vie. Et elle était le jazz. Les mélodies classiques ne chantaient plus dans sa tête. Bach et Mozart lui semblaient des étrangers. Même le clavier du piano n'avait plus aucun sens. D'ailleurs, il ne le supportait plus. Il rabattit le couvercle et regarda la salle. Et il perçut le silence. Le silence des spectateurs, abasourdis, retenant leur souffle en cherchant à comprendre. Le silence obscur qui rythmerait à présent sa vie sans elle.
Il se leva, reprit son parapluie, puis, sans saluer, quitta la scène.